Pierre-Luc Racine : d’actuaire à humoriste ou comment un projet passion est venu brasser la bouette

C’est en préparant mon premier texte pour Urbania que j’ai découvert le travail de Pierre-Luc Racine. Voulant me familiariser avec le ton des autres collaborateur.trice.s, j’ai passé en revue les publications les plus récentes et je suis tombée sur ce titre diablement accrocheur : J’ai publié mon premier livre et voici ce qui s’est passé par la suite.

L’article a fait sa job, car je n’ai pas tardé à me procurer son livre, Comment lâcher sa job de bouette (et essayer) de vivre de ses rêves. Et j’avais un but en le lisant : comprendre ce qui s’est passé avant ce virage professionnel d’actuaire à artiste diplômé de l’École nationale de l’humour.

La plupart des reconversions professionnelles ont un dénominateur commun : vouloir passer plus de temps à faire ce qui nous fait sentir bien dans ce monde. Cela devient plus concret quand on se met les mains dans un projet passion et que – ô surprise ! – il évolue et pave la voie à de nouvelles possibilités de carrières.

Ma lecture du livre terminée, j’ai aussitôt planifié un appel avec Pierre-Luc.

Même pas deux minutes après le début de notre discussion sur le sujet de ma quête (les side projects, je répète au cas où), il m’a fait part d’une réflexion que je trouve extraordinaire. Je résume : c’est par le projet parallèle qu’il a compris que sa passion pour l’humour était légitime et qu’il était possible d’en faire une carrière.

Ce projet, c’est le populaire balado 3 Bières

ESSAYER DES CHOSES ET SORTIR DES SENTIERS TRACÉS PAR LES AUTRES

Dans ma famille, il n’y avait pas d’artiste. On m’a toujours dit que tout passait par l’éducation. Être artiste, je ne pouvais pas croire que c’était une possibilité à l’époque.

Pierre-Luc Racine

L’influence des proches a souvent un impact décisif sur l’orientation de notre vie professionnelle. Peut-être pas toujours dans le choix précis du métier, mais certainement en ce qui concerne son statut : salarié, travailleur autonome, artiste? Col blanc ou col bleu?

Pas étonnant que certaines personnes fassent leurs premiers pas dans l’entrepreneuriat qu’après avoir eu une première vie professionnelle de salarié, et donc, avec un certain bagage professionnel qui nourrit leur sentiment de confiance et de crédibilité.

Avant d’en arriver à leur deuxième vie professionnelle, ces personnes ont fait quelque chose qui leur a donné une vibration. Un petit poke de joie. Que ce soit par l’entremise d’un hobby, d’une activité de bénévolat, d’un projet artistique ou d’une collaboration au projet d’un ami, à un moment donné, elles se sont aventurées « hors des sentiers tracés par leur milieu, leur  éducation et les attentes de tout un chacun », nous dit Ariane Krol dans son livre Manuel d’évasion pour prisonniers d’une cage dorée.

Pierre-Luc a fait le choix d’étudier en actuariat, un programme exigeant avec une série d’examens difficiles à passer à la fin du bac. On devine alors que le titre était prestigieux, le regard des autres était agréable, l’argent et le confort aussi, mais… son emploi dans le monde des assurances ne lui apportait pas ce fameux sentiment d’accomplissement (ce qui définit une job de bouette, dit-il dans son livre).

Et voilà qu’un projet entre amis, le balado 3 Bières, lui ouvert de nouvelles perspectives et permis d’identifier les ressources qu’il souhaitait exprimer désormais (talents, compétences, savoir-faire et savoir-être).

« Pour moi, 3 Bières, ç’a été un moyen pour me dégêner. J’étais vraiment timide, je suis un nerd dans la vie! Et ça m’a fait connaître des artistes, un tas d’artistes qui vivent de leur art, parfois très bien sans être à la télé. Ce monde m’apparaissait inaccessible, mais à la longue, à force de le côtoyer, j’ai fini par y croire. »

Je ne pense pas me tromper en affirmant que sans 3 Bières, un projet qui a connu un beau succès dans l’univers du balado au Québec, Pierre-Luc aurait peut-être tardé avant de faire le grand saut. Pour lui, 3 Bières s’est révélé comme une expérience en adéquation avec ses besoins et ses envies, et celle-ci donnait un visage très réel à son rêve en lui permettant de l’envisager comme un travail.

C’est peut-être intense dit d’même, mais c’est le véhicule qui lui a permis de passer de l’inspiration à l’action.

C’est fort, quand même! 

DE SALARIÉ À CRÉATEUR-ENTREPRENEUR

La question que plusieurs se posent : ok, mais financièrement?

Comment prépare-t-on un changement de carrière aussi important? Est-ce qu’il avait investi très tôt dans la crypto? Ses parents l’ont-ils aidé?

« C’est vraiment la vente de mon triplex qui m’a aidé », m’a-t-il répondu. Dans son livre, il précise qu’il a pu vivre deux ans sans se soucier de ses revenus.

Le choix de sa formation relève aussi d’une stratégie financière. « J’ai évité des erreurs en faisant l’École nationale de l’humour – auteur, qui durait moins d’un an, plutôt que le programme humoriste de deux ans (même si c’est ce que je fais), parce que je serais sorti totalement broke sans avoir eu le temps de travailler. »

Aussi drôle que rationnel et organisé, Pierre-Luc s’est bien approprié la démarche entrepreneuriale qu’exige son nouveau statut de créateur-entrepreneur. « La job d’un artiste, c’est de créer sa propre job. Pas de show? On en crée un », soutient-il comme l’un des principaux apprentissages de sa nouvelle profession.

Justement : son livre, il l’a écrit pendant une période creuse. 

« En janvier 2019, j’ai eu un bon break (c’est généralement une période tranquille en humour). Je me suis dit : qu’est-ce que je vais faire s’il faut que je crée ma job? J’ai réfléchi et l’affaire dont on me parle le plus souvent, c’est mon changement de carrière. » 

Son expérience m’a fait penser aux constats de cette étude sur les travailleurs autonomes du numérique, qui souligne la double exigence à laquelle ces derniers doivent répondre dans un contexte d’incertitude et de forte concurrence : la créativité et l’entreprise de soi. « L’incertitude de la création conduit à intégrer cette quête d’inspiration dans tous les plis de l’existence, dans les expériences diverses […]. » 

Parce qu’à un moment donné, la question qui domine les décisions, c’est : « qu’est-ce qui amène de l’argent? »

« Quand 3 Bières est né, c’était juste pour avoir du fun, ça n’a jamais été vu comme ‘’Je vais essayer de faire de la peinture sur le side et si j’en vends et que ça marche, je lâche ma job et je fais de la peinture’’. » Or aujourd’hui, avec son expérience de créateur-entrepreneur, il lui arrive de voir les choses autrement. « Ma plus grosse erreur financière artistique, ç’a été de ne pas pousser assez fort pour qu’on parte un Patreon pour 3 Bières. Je pense qu’on a laissé de l’argent sur la table. »

C’est clair qu’avec le succès du balado, je suis persuadée aussi qu’ils auraient pu obtenir un soutien financier très intéressant de leur communauté, comme ce fut le cas pour Les mytérieux étonnants. Patreon s’inscrivait parfaitement dans la relation que l’équipe avait bâtie avec sa communauté, laquelle était basée sur la production participative. J’en parlais ici.

Ce qui m’amène au dernier point : celui des collaborations. Mais avant, les 3 P.

Qu’est-ce que la règle des 3 P?

C’est une règle qui interroge la pertinence de continuer ou non un projet.

« Sur un projet, il y a trois aspects à regarder :

 1- est-ce que ce projet permet à ma carrière de Progresser?

2- est-ce Payant? 

3- est-ce que j’ai du Plaisir? 

Si t’as deux des trois, tu le fais, mais si t’en as juste un, peut-être que c’est pas suffisant… », affirme Pierre-Luc.

AVEC UN P’TIT COUP DE MAIN DE MES AMIS

Ce dernier point me touche personnellement. Ces temps-ci, je réfléchis beaucoup aux moments marquants de mon parcours professionnel et inévitablement, les meilleurs ont toujours été l’oeuvre d’un travail d’équipe.

Ce qui manque à mes projets de 5 à 9, pour être honnête.

Quant à Pierre-Luc, il n’aurait pas pu compléter son « saut dans le vivre » (je reprends l’expression parfaite de mon ami François Marchessault) sans l’aide de son ami Yannick Belzile. 

« Je n’aurais jamais été capable de faire tout ça tout seul, surtout pour les aspects techniques. Depuis le jour 1, Yannick s’occupe de la mise en ondes, du montage, du graphisme… Moi, l’actuaire, tout ce que j’avais appris dans la vie, c’était à l’école! J’étais moins débrouillard qu’aujourd’hui. »

Avant qu’on se quitte, j’avais envie de savoir comment allait son équilibre travail-vie personnelle depuis qu’il avait fait le grand virage.

« C’est sûr que je travaille beaucoup… et dernièrement, mon père est tombé malade. Il est allé à l’hôpital. Je n’ai pas eu le choix : j’ai repriorisé. »

La priorisation. C’est au pied du mur qu’on identifie plus clairement ce qui doit compter. 

« En mandarin, le mot crise a deux significations », me répond Pierre-Luc, en cherchant la formule exacte. 

J’ai cherché ensuite de mon bord et j’ai trouvé : danger et opportunité. 

On ne le voit pas toujours sur le coup, mais on dit qu’au coeur des tempêtes se trouvent parfois des occasions à saisir. Ce n’est pas toujours confortable, mais ça s’appelle vivre.

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